Le centenaire de Claude Lévi-Strauss

Claude Lévi-Strauss, le dernier géant de la pensée française, le fondateur de l’anthropologie structurale, l’« astronome des constellations humaines » dont l’oeuvre de portée universelle a bouleversé la pensée occidentale, a fêté le 28 novembre ses cent ans - et l’Académie française son premier centenaire, aucun de ses Immortels depuis sa fondation en 1634 n’ayant encore atteint cet âge.


Photo : MAEE

Plus qu’un prix c’est un honneur très littéraire qui a marqué pour « le plus grand anthropologue du monde » l’année du centenaire : son entrée dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade avec sept oeuvres choisies par lui et assorties de nombreuses notes inédites. La philosophe Catherine Clément, qui fut son élève et qui lui a consacré un volume de la collection Que sais-je ?, l’a défini à cette occasion comme « le plus grand intellectuel vivant », qui a « coupé les liens entre l’ethnologie et le colonialisme ».

Parmi l’avalanche d’hommages suscités par cet anniversaire - dont celui du président de la République qui lui a rendu visite « pour lui rendre un hommage chaleureux et lui dire la reconnaissance de toute la Nation » - le plus émouvant a été celui du musée des Arts Premiers (quai Branly) consacré aux Arts et Civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques et qui se veut une passerelle entre les cultures. Claude Lévi-Strauss a soutenu dès l’origine le projet de ce musée voulu par le président Jacques Chirac, musée qu’il a visité, à 97 ans, la veille de son inauguration le 21 juin 2006, dont le théâtre porte son nom et dont il est conservateur d’honneur. Une « journée spéciale » lui a été consacrée le jour de ses cent ans, marquée par la lecture de quelques-uns de ses plus grands textes par une centaine de personnalités du monde des arts, de la science et des lettres, devant une foule de visiteurs passionnés, sur le plateau des collections au milieu des objets qu’il a lui-même collectionnés et qui font aujourd’hui partie des collections du musée. Des éditions originales de ses oeuvres, des photos dont il est l’auteur ainsi que des documentaires sur ses voyages ont été également présentés, tandis qu’une plaque en son honneur était officiellement dévoilée à l’entrée de « son » théâtre. Sur la plaque, gravée dans le marbre, cette citation de l’anthropologue : « L’exclusive fatalité, l’unique tare, qui puisse affliger un groupe humain et l’empêcher de réaliser pleinement sa nature, c’est d’être seul ».

Claude Lévi-Strauss, a accepté de donner son nom à un prix national, doté de 100.000 euros, qui distinguera chaque année « le meilleur chercheur en sciences humaines et sociales en activité travaillant en France ».

Né en 1908 à Bruxelles de parents juifs alsaciens, Claude Lévi-Strauss est reçu en 1931 à l’agrégation de philosophie. Un demi-siècle plus tard il se demandait encore « comment il l’avait passée ». « C’est un mystère ! », dit-il. Il a raconté ensuite dans des pages célèbres de Tristes Tropiques comment, alors qu’il avait commencé à s’intéresser à l’ethnologie, il reçut, « un dimanche de l’automne 1934 à 9 heures du matin », un coup de téléphone du directeur de l’Ecole normale supérieure lui proposant un poste à l’Université de Sao Paolo pour y enseigner la sociologie. Ainsi commença ce qu’il a appelé « l’expérience la plus importante de sa vie » : la découverte du Brésil, un pays où il est adulé et envers lequel il a déclaré se sentir « en dette très profonde ». Un pays où il a vécu de 1935 à 1939, organisant et dirigeant plusieurs missions ethnographiques dans le Mato Grosso et en Amazonie, à la rencontre des tribus indiennes de l’Amazonie au sein de ces sociétés dites « primitives » dont il a superbement décrit la vie, les coutumes, les croyances. Il a aussi rapporté de ses voyages brésiliens une partie des collections aujourd’hui exposées au musée à Paris : souvent des objets modestes de la vie quotidienne mais aussi de magnifiques masques et objets mythiques achetés plus tard aux Etats-Unis, la côte nord-ouest de l’Amérique du Nord étant un autre « lieu magique » pour la découverte de ces « arts premiers » ; l’anthropologue a lui-même partagé son importante collection entre le Brésil et la France.

Rentré en France au début de l’année 1939, mobilisé, il est révoqué de l’enseignement après l’armistice de 1940 en raison des premières lois anti-juives du gouvernement de Vichy. Devenu « un gibier de camp de concentration », il a la chance d’être intégré au programme de la Fondation Rockefeller pour le sauvetage des savants européens menacés par les nazis, et invité à enseigner à la New School for Social Research de New-York . Encore fallait-il trouver un bateau pour y aller et ce fut un voyage dans des conditions assez éprouvantes racontées dans Tristes Tropiques. En 1941 il embarque avec 218 autres réfugiés dont le Pape du surréalisme, André Breton.

Rallié à la France libre en 1942, affecté à la mission scientifique française aux Etats-Unis, il vivra à New-York, où il enseigne l’ethnologie, « une période d’excitation intellectuelle intense » au contact notamment des grands noms de l’anthropologie américaine. C’est là aussi qu’il découvrira la linguistique « grâce à Roman Jakobson ». « Je faisais du structuralisme sans le savoir. Jakobson m’a révélé l’existence d’un corps de doctrine déjà constitué ». A New York aussi, il trouve matière à nourrir un autre aspect de sa personnalité, longuement évoqué dans le livre Regarder, écouter, lire (1993) : l’amour de l’art et de la musique. Fils de peintre et arrière petit-fils du compositeur Isaac Strauss (même nom mais sans lien de famille avec les très célèbres Johann ou Richard Strauss), il adore Wagner (dont il a longuement étudié la tétralogie du Ring), il « idolâtre » Stravinsky, et il a révélé plus tard avoir toujours rêvé d’être chef d’orchestre – « à défaut de compositeur ».!.

Parmi les artistes en exil, il se lie d’amitié avec Max Ernst, André Breton, Marcel Duchamp et d’autres surréalistes. De 1945 à fin1947, il est conseiller culturel à New-York auprès de l’ambassade de France aux Etats-Unis

Rentré en France en 1948, maître de recherche au CNRS, sous-directeur au musée de l’Homme, il soutient sa thèse en 1949 sur Les structures élémentaires de la parenté (l’une de ses oeuvres majeures, comme le sera en 1962 La pensée sauvage). En 1958 paraît aux éditions Plon le premier volume de l’anthropologie structurale, refusé auparavant chez Gallimard au motif que la pensée de l’auteur n’était « pas encore assez mûre » ! Le deuxième volume paraîtra en 1973. « La nature du vrai transparaît d’abord dans le soin qu’il met à se dérober » ; c’est en partant de ce postulat que Claude Levi-Strauss, véritable fondateur de la pensée structurale dans le domaine de l’anthropologie, élabore une méthode d’analyse visant à mettre en évidence les structures cachées des faits humains.

En 1959, Claude Lévi-Strauss est nommé titulaire de la chaire d’anthropologie sociale au Collège de France (un poste qui lui avait été refusé deux fois auparavant), où il restera jusqu’à sa retraite en 1982 après avoir fondé en 1960 le Laboratoire d’anthropologie sociale et en 1961 la revue scientifique française d’anthropologie "L’Homme". Le Collège de France estime qu’« aucun anthropologue n’a exercé (jusqu’à son enseignement) un tel rayonnement intellectuel touchant toutes les disciplines qui s’intéressent à l’homme et à ses oeuvres ». En 1973 il est le premier ethnologue élu à l’Académie Française, au fauteuil de l’écrivain Henry de Montherlant. L’Académie lui a rendu hommage la veille de son anniversaire qui est pour elle, selon son secrétaire perpétuel Hélène Carrère d’Encausse, « un immense événement et peut-être avant tout une fête de famille ».

Peu enclin à s’exprimer dans les médias, Claude Lévi-Strauss s’est bien gardé de la moindre réflexion sur « ses cent ans ». Mais dans une de ses très rares interviews, au Monde à l’occasion de l’année du Brésil en France en 2005, il disait « Nous sommes dans un monde auquel je n’appartiens déjà plus. Celui que j’ai connu, celui que j’ai aimé, avait 1,5 milliard d’habitants. Le monde actuel compte six milliards d’humains. Ce n’est plus le mien ».

Claudine Canetti
(Source : DCI)

Modifié le 13/08/2010

Haut de page